Archives pour la catégorie Faisceau

Rejoignage de concepts, expériences et considérations

En écho à ma conversation d’hier avec Isabelle, une amorce d’introduction à l’esthétique …

 

Qu’est-ce que l’esthétique ? (1/x)

Pourquoi ce billet m’est-il cher ?

Ce billet m’est cher. Et ce pour plusieurs raisons.
D’abord parce qu’il témoigne de ce que j’ai osé prendre le temps de me consacrer à la réflexion philosophique, ma « passion dominante » comme disait David Hume à propos de la littérature, alors qu’on a toujours mille raisons de différer les choses essentielles… Ensuite, parce qu’il m’est inspiré par une conversation que j’ai eue hier soir avec une femme, Isabelle Drolet, qui a tout un parcours et dont on sent qu’elle apprécie réellement la réflexion critique et qui m’a demandé humblement de l’aider à comprendre en quoi consiste l’«esthétisme», mot qui n’est pas le même que celui que je vais tenter de définir aujourd’hui, mais qui va me servir de point d’appui pour expliquer certaines différences entre les deux «phénomènes». Comme l’a dit Isabelle, à la fin de notre conversation – dans le cadre du 5 à 7 (il était 10h…) pour célébrer les avancées du Bâtiment 7, ce projet de fabrique d’autonomie collective, fruit d’un travail de près de 14 ans de la part de ce qui est devenu, depuis plus de 5 ans, le Collectif 7 à Nous, issu de et enraciné dans la communauté de Pointe-Saint-Charles – , c’était « une belle rencontre ». Et je dois avouer que ça m’a fait chaud au coeur lorsqu’elle m’a fait le compliment de me dire que j’étais un « vrai philosophe » parce que je savais vraiment discuter, sans nécessairement chercher à avoir raison à tout prix, ce qu’elle apprécie profondément. Mais ce qui me fait vraiment plaisir, c’est que ça me confirme que nous pouvons tous devenir vraiment philosophes, si nous apprenons, comme Isabelle le disait si bien, à nous questionner.

La troisième raison pour laquelle je suis particulièrement attaché à ce billet, avant même de l’avoir écrit (ou d’en avoir conçu le plan), c’est que je vais m’y attaquer pour une rare fois, assez directement, à un sujet qui est au coeur de mes préoccupations et qui constitue l’objet principal de mes recherches depuis la fin de mon baccalauréat en philosophie, et même qui est une des raisons d’être de mon engagement dans les études en philosophie, à savoir la revalorisation de la philosophie de l’art par rapport aux autres branches de la philosophie, souvent jugées plus prestigieuses.

Situer l’esthétique parmi les «branches» de la philosophie …

Quelles sont les branches de la philosophie ?

L’ontologie, science de l’être en tant qu’être

L’ontologie s’applique à expliciter les fondements de l’être, parfois pour lui-même, plus souvent en relation (plus ou moins conflictuelle ou harmonieuse, selon les perspectives), avec la notion de devenir. Cela nous ramène au vieux conflit entre Héraclite et Parménide. Celui-ci croyait que l’être pouvait être représenté adéquatement par le biais de la pensée d’une sphère parfaite, pleine et régulière (homogène) dans sa composition. On voit que l’esthétique (ici on pourrait dire « l’esthétisme », entendu au sens de « la beauté (voire la pureté) de la représentation ») joue déjà un rôle non négligeable dans l’élaboration des conceptions les plus fondamentales de la pensée occidentale. Il en va probablement de même, mais d’une manière que j’appèlerais à la fois  moins perverse et plus profonde dans la manière dont Héraclite concevait l’être, c’est à dire comme un devenir perpétuel. « Panta rei », disait le philosophe d’Éphèse : « Tout change ». Parmi les physiocrates, les premiers philosophes qui ont essayé de concevoir la réalité du monde sous un concept unificateur, donnant ainsi naissance à la pensée d’une cause sous-jacente aux formes variées qui surgissent dans le courant de la vie, Héraclite fait un peu bande à part, car il a choisi le feu d’une part, élément qui peut paraître destructeur, et qui renvoie de manière plus générale à l’énergie du mouvement qui est aussi contenu dans le flot des eaux d’une rivière ou la déferlante des vents d’une tempête (sans parler de l’éruption d’un volcan). Donc, il renvoyait non pas tant à un élément unique dont tout serait émané, qu’à la multiplicité même des apparences qui se métamorphosent formidablement sous nos yeux ébahis ou blasés. On doit à Héraclite cette fameuse proposition qui résume assez bien l’essentiel de sa philosophie : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Sous l’apparence de demeurer invinciblement la même, une rivière est en réalité l’incarnation en condensé du renouvellement incessant de la vie… du devenir, qui est le tout de l’être d’après Héraclite. Selon qu’on est philosophe, on voit ou non le flux qui constitue le fleuve. Parménide y verrait la permanence, Héraclite y voyait l’éphémérité. Et tel est en grande partie pour moi l’enjeu de l’esthétique selon moi. Comment apprécie-t-on le moment présent, diaphane, évanescent, insaisissable dans ce qu’il a de puissant, qui exprime profondément ce que nous sommes finalement ? (on dirait aujourd’hui des «poussières d’étoiles» ? Ou, si on arrive pas à apprécier le moment présent, considère-t-on qu’il convient de «sauver du temps» pour arriver à un résultat stable de nos efforts, au «succès», pour se forger une «situation» dans le monde ?

Mais vous voyez bien que derrière ce dilemme, se cachent des enjeux moraux, des positions politiques, une sorte de parti pris, dans mon cas, pour la posture existentialiste par rapport à la philosophie réaliste ou conservatrice qui voudrait qu’il faut jouer le jeu des apparences du monde, avec un dédain bien camouflé, afin de mieux être en mesure de s’en retirer une fois nos cartes bien placées, et notre chasse gardée bien établie. Alors commencerait la «vraie vie», assis sur le trône au centre de notre château, dans nos terres. Cette image d’épinal de la satisfaction remonte à bien loin, on s’en rend compte. Heureusement, peu de gens en sont dupes aujourd’hui et on doit remercier certaines séries télévisées comme Game of Thrones de nous faire comprendre pourquoi il n’est pas de repos au sommet comme au cœur de la pyramide. Trop de prétendants fougueux se sont entraînés à jouer au Roi de la Montagne.

Premières caractéristiques de l’esthétique : l’importance des dispositions du sujet et de la ritualisation sous la forme du jeu

Ce qui m’amène à dégager deux points principaux auxquels on peut déjà s’accrocher pour commencer à comprendre en quoi l’esthétique se distingue des autres branches de la philosophie, même si à mon avis, elles s’y rapportent toutes d’une façon ou d’une autre comme nous venons de le voir. Le premier apprentissage que nous pouvons tirer de cette incursion dans ce que l’ontologie peut avoir d’esthétique à la base même, c’est que le regard que le penseur porte sur le monde, la manière dont il entre en relation avec la réalité par la pensée, ou pour le dire de manière plus esthétique, l’attitude qu’il adopte dans son appréciation du spectacle des phénomènes qui se manifestent à sa vue, mais également à ses autres sens et à ses émotions, c’est en grande partie ce qui constitue le sens qu’il a l’impression d’y percevoir, mais qu’il y introduit d’une certaine manière, subrepticement ou franchement, par ses propres dispositions.

L’autre « leçon » que nous pouvons tirer de ce premier tour d’horizon des liens entre philosophie (si on la résume à l’ontologie telle que la définissait Aristote, ce serait la «science de l’être en tant qu’être») et esthétique (que nous pourrions caricaturer d’une façon moins pédante que nous l’avons fait en la qualifiant de «philosophie de l’art» par un renversement de perspective  en la définissant comme « art de percevoir », ce qui appelle – nous le verrons – une éducation au regard), c’est que les sujets pensants que nous sommes (encore là, je vais peut-être trop vite en affaire car nous n’avons pas encore eu l’occasion de nous demander si nous sommes de tels êtres, et si oui, il est probable que nous ne sommes pas que cela : nous sommes aussi des êtres désirant, souffrant, oubliant, délirant[1]…) sont aussi des animaux luttant pour leur survie dans un univers pétri de conflits, ce qui nous force à nous dépasser et à nous extirper de cette gangue (ant)agonistique par une ritualisation de ces oppositions sous la forme du jeu, lequel nous permet de prendre un certain recul au regard de cette division qui nous traverse, et de mettre un peu de baume sur cette faille qui nous blesse.
Autrement dit, la civilisation ne serait autre chose qu’un long et douloureux apprentissage de la nécessité de cultiver un certain art de la thérapie par le jeu. Encore une foi,s je vais extrêmement vite, et il faudrait analyser soigneusement tous les présupposés qui sont sous-entendus dans les raisonnements ci-dessus. De plus, il serait opportun de nous arrêter dès maintenant pour faire un retour historique sur l’apparition du concept de jeu dans les différentes traditions philosophiques et même voir comment il a été traité dans les discours religieux et dans la doxa scientifique. On aurait, par exemple, avantage à relire les essais de Roger Caillois sur le jeu, car ils demeurent parfaitement d’actualité (Les jeux et les hommes).
Je disais à Isabelle, lors de notre conversation d’hier soir, que mon mémoire est probablement plus complexe à lire que la plupart des essais des philosophes de l’esthétique (c’est pas pour me vanter, au contraire : c’est parce qu’ils sont plus clairs), de sorte que je lui conseillerais plutôt des ouvrages introductifs ou des textes classiques et contemporains qui ont marqué l’histoire de cette «branche de la philosophie» qu’est l’esthétique. Néanmoins, j’ai peut-être été un peu injuste avec moi-même, car ma mère m’a dit que c’était assez lisible. Et quand je me relis je n’ai pas trop de mal à me comprendre (ce qui est déjà bon signe). En fait, certains écrits de philosophes de l’esthétique sont extrêmement complexes, à commencer par ceux de Kant. Saviez-vous qu’il avait écrit un essai intitulé Observations sur le sentiment du beau et du sublime (publié conjointement avec un Essai sur les maladies de la tête, en 1990[2])? La première section commence ainsi : « Les différentes sensations de contentement ou de contrariété ne reposent pas tant sur la constitution des choses extérieures qui les suscitent que sur la capacité propre à chaque homme d’éprouver par leur moyen les sentiments de plaisir et de déplaisir[3]. » Cette première proposition exprime, clairement il me semble, l’essentiel de la «révolution copernicienne» que viendra consacrer et étoffer la parution de la Critique de la raison pure. C’est le sujet qui est le siège de la constitution des connaissances, même si celles-ci sont fondées sur l’expérience. Cependant les moyens que la constitution des choses apporte demeurent une condition sine qua non de la conscience du monde qui se forme à la faveur de l’expérience. Par conséquent, il demeure ici important de considérer l’idée de convenance entre la «contexture» des objets et les idées sensibles qui se forment dans l’esprit des individus.
Est-ce une relation naturelle entre les organes et les objets qui permet à cette adéquation esthétique de se former ? Ce serait une piste pour amorcer le débat critique sur la question de la fonction de l’esthétique d’un point de vue philosophique.

Celle-ci (l’esthétique et non l’esthétisme, nous y reviendrons dans le prochain billet) n’est-elle qu’un autre «champ» où la raison peut s’exercer rigoureusement, afin de remettre en question les fondements, ou ne serait-elle pas plutôt le territoire où les limites de la raison commencent à se faire plus puissamment sentir ? Cela en ferait le continent d’appropriation de la réflexion critique, pour celles et ceux qui n’aiment pas tourner autour du pot… En effet, ma thèse pourrait être que tout ramène à l’esthétique, et que si on s’engage sur les autres voies du «penser», on fait une erreur en tentant de se tenir constamment à distance de la question du sens dont seule la réflexion proprement critique (qui est le motif de l’esthétique) permet d’aborder avec vérité…

Certes, cela est lié au fait que nous sommes des êtres «de chair et de sang». Et si nous cessions d’être complètement des animaux dotés de conscience et que nous nous transformions peu à peu en cyborg dont l’intelligence naturelle est aidée par la puissance de calcul des ordinateurs, allant jusqu’à simuler des raisonnements permettant d’assimiler des connaissances trop abstraites pour ce que notre conscience est capable de saisir, notre sensibilité en serait certes affectée.  Mais ce serait tout de même la sensibilité qui nous permettrait de comprendre ce dont nous parlons. C’est la conclusion à laquelle nous en arriverons si nous débranchons un ordinateur de tous ses senseurs… Mais plus fondamentalement, l’idée de la philosophie esthétique comme mère de toutes les «branches» de la philosophie est que l’imagination est indispensable à la moindre «conception» (formation de concept) et a fortiori à l’évolution des connaissances, tout comme l’édification de toute science dépend davantage de l’inventivité des chercheurs que de la puissance d’assimilation des données par les ordinateurs.

Alors, les autres branches de la philosophie, quelles sont-elles ?

L’épistémologie, un continent où se croisent plusieurs contrées, dont le pays – aux frontières toujours en redéfinition – de la « conscience » (ou de l’«esprit»)

L’épistémologie : la science de la connaissance. Ou enfin, la recherche des fondements de la connaissance à commencer par la critique des fondements de la raison, comme le proposa Kant. Mais éventuellement, cela rejoint la réflexion sur la signification des découvertes scientifiques sur le fonctionnement du cerveau ou des exploits technologiques dans l’exploitation des ordinateurs pour produire des connaissances à partir de données… Mais tout cela peut encore être expliqué différemment. C’est la philosophie de la connaissance. Or la connaissance peut-être étudiée suivant différentes perspectives. Il y a les sciences de la cognition. La philosophie de la connaissance peut s’inspirer des travaux effectués dans ce domaine. Mais elle peut aussi se développer suivant ses propres voies d’après l’approche de la philosophie analytique où on propose des hypothèses et on les soumet à l’examen critique en faisant varier les points de vue à leur sujet. Mais cela s’inspire de la phénoménologie qui est une autre voie pour étudier le fonctionnement de la connaissance. Et puis les dénominations varient en fonction de ce sur quoi on fait porter notre attention : la «philosophie du langage» lorsqu’on s’intéresse à l’émergence de significations en relation avec le fonctionnement des mots et de la langue ; la «philosophie de l’esprit» si on s’intéresse davantage au fonctionnement des pensées qui s’associent dans la conscience pour constituer des significations, et éventuellement des connaissances. La question de savoir si on peut valider les propositions formulées afin d’exprimer ces significations en les confrontant à des faits dans le monde est souvent l’angle sous lequel on cherche à relier étude du langage, ou de la conscience, et science cognitive (ou philosophie de la «connaissance»). Mais cela est plus ou moins philosophique dans la mesure où on présume que la vérité consiste en une correspondance entre des pensées et la réalité. Du coup, on évacue les autres approches possibles de la signification de la «connaissance». Mais vous voyez qu’on retrouve cette idée de convenance qui était émergée comme un repère dans la démarche de formulation de ce qui caractérise la philosophie esthétique (outre le fait de souligner le rôle central de la sensibilité du sujet). On pourrait donc croire que la philosophie esthétique s’oppose à la philosophie épistémologique dans la mesure où, pour la philosophie de la connaissance, ce qui compte c’est la conformité des pensées au réel, alors que pour l’esthétique ce qui est intéressant est d’étudier ce qui fait que le réel se conforme aux dispositions du sujet. On aurait ainsi le secret d’une œuvre d’art réussie, une fois qu’on aurait compris ce qui fait que telle composition de formes plaît à une sensibilité saine et bien constituée… Je ne cautionne pas cette opposition, car je pense plutôt que la philosophie de l’art ou de la beauté ouvre des dimensions de la connaissance que la recherche des conditions logiques de la vérité ne couvre pas. Mais il est tout de même intéressant de constater que, même si on admet cette opposition, un point commun émerge tout de même entre épistémologie et esthétique qu’on cherche à voir une sorte de combinaison du sujet et de l’objet (au sens d’une articulation de l’un avec l’autre… ou de l’autre avec l’un) comme clé de la réussite de l’investigation, philosophique. Je ne suis pas prêt à conclure que l’on pourrait en déduire que la fin de la philosophie en général est de permettre une convergence des dispositions du sujet et de l’organisation du monde (pour cela il faudrait que, par notre action collective, nous soyons capables de le transformer, tout en approfondissant la compréhension que nous avons de nous-mêmes). Mais on comprend que, mêmes s’ils ne conduisent pas à un succès immédiat, les efforts que nous pouvons faire en ce sens, sont susceptibles d’entraîner des conséquences pratique. Ne serait-ce qu’en raison de l’engagement moral qu’une telle démarche supposerait. Ce qui nous conduit vers la troisième branche de la philosophie.

L’éthique, la philosophie pratique qui ne se contente pas de décrire les mœurs…

L’éthique : la … Mais au fait, qu’est-ce que l’éthique ?…

Je pourrais la définir simplement comme la recherche de la perspective juste pour aborder les enjeux éthiques. Mais ce serait une définition circulaire. On pourrait dire que c’est la théorie de la justice envisagée d’un point de vue philosophique (qu’est qui est légitime) plutôt que juridique (qu’est-ce qui est légal) … On pourrait aussi dire que c’est une partie de la philosophie pratique. La philosophie pratique inclurait la réflexion sur la technique (comment atteindre un but : quels moyens adopter pour y arriver), et celle sur les actions bonnes et mauvaises. En effet la question de la recherche de la conduire bonne (juste ou visant le Bien) est au cœur de la conception que nous nous faisons habituellement de l’éthique. En ce sens elle rejoint probablement la philosophie morale. Le mot ‟ morale ” renvoie aux comportement des personnes, qu’on appelait autrefois les mœurs. Les mœurs sont constituées par la formation de manières d’entrer en relation. Certaines habitudes distinguent les cultures les unes des autres ou les rapprochent au contraire. Il faut donc distinguer l’étude des mœurs et coutumes d’un point de vue anthropologique, ce qui permet de dégager des portraits des cultures, de l’effort pour comprendre comment fonctionne l’esprit humain du point de vue de son rapport aux obligations et aux contraintes, de même que du point de vue de sa recherche de liberté et de sa soif de dignité (ce qui met en jeu sa responsabilité en tant qu’agent). L’être humain est responsable de ce qu’il fait en tant qu’auteur de ses actions. Il est donc imputable et doit répondre de ses actes. Mais les lois qu’il suit peuvent être imposées en vertu d’une organisation politique. La philosophie politique est une autre branche de la philosophie pratique qui est inter-reliée avec l’éthique, comme avec la philosophie du droit (juridique) et avec celle des arts et des sciences en tant que  techniques de production des artefacts et de développement des connaissances. De ce point de vue, étrangement, la «poésie» (poïesis) , entendue au sens générique (non pas l’art littéraire d’écrire des poèmes, mais l’art en général) de «technique de production des œuvres», est synonyme de technique et entre donc dans la philosophie pratique.

On voit donc ici un autre chevauchement d’une branche importante de la philosophie avec l’esthétique, souvent considérée (à tort à mon avis, entre autres parce qu’elle traverse toutes les autres branches en tant qu’elle intervient dans la nécessité d’exercer son jugement critique en tenant compte des nuances liées aux circonstances) comme une branche mineure… Mais la philosophie morale, en tant qu’elle renvoie à notre manière d’être culturellement, est évidemment très importante pour comprendre comment on réagit aux propositions artistiques des créateurs qui viennent parfois nous bousculer dans nos habitudes de pensée et d’action. Ceci dit, il y a une question qu’il faudrait étudier de plus près, c’est celle de savoir comment nous pourrions nous organiser pour combiner réflexion morale (où nous nous demandons comment tenir compte d’un ensemble de préceptes qui sont admis comme faisant consensus ou loi dans notre milieu de vie ou société) et réflexion éthique (où nous nous interrogeons d’un point de vue philosophique sur les conditions dans lesquelles les règles doivent s’appliquer et sur les circonstances dans lesquelles il serait plus sage de les enfreindre). Car la morale est un ensemble de règles prescriptives que se donne une culture, de manière plutôt informelle. Alors que l’éthique est une démarche d’emblée réflexive et visant la responsabilité du sujet comme agent moral (doté d’une conscience). On s’en doute, la réflexion éthique, forcément critique, se permet de remettre en question la pertinence d’une obéissance systématique aux règles et aux normes de conduite établies dans la société, et cherche à s’appuyer sur des motifs plus profonds pour nous aider à voir comment il conviendrait de décider ce qu’il faut faire dans tel ou tel contexte. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le principe de l’impératif catégorique, que l’on retrouve au cœur de la philosophie pratique de Kant.  Si la Critique de la raison pratique semble conclure que l’«agir par devoir» est la plus haute forme de conduite éthique, c’est en ayant pris soin de définir que le sens du devoir consiste non pas en une obéissance servile à des préceptes qui nous seraient dictés de l’extérieur, comme les commandements d’un supérieur hiérarchique dans l’armée, mais que c’est le respect de la loi morale qui est en soi. «Agir par devoir» c’est  donc agir par respect pour la loi morale qui est en soi.

Or que nous dit «la loi morale qui est en nous» ? C’était un des objectifs de la Critique de la raison pratique que de l’établir. Or, une des conclusions de Kant est que ce n’est pas tant le contenu de la prescription qui compte que la conscience de la forme des jugements pratiques qui tendent vers la plus grande légitimité possible pour la raison critique pratique. Ce sont ceux qui adoptent les postulats éthiques suivants: celui de la réciprocité: « agis de telle façon que ce que tu fais à autrui, tu souhaiterais aussi qu’il te le fasse » et celui de l’universalité : «  agir de telle manière que la maxime de mon action continuerait d’être valable si elle devait s’appliquer à tout le monde »…

On peut voir que ces maximes posent certains problèmes. On devrait sans doute ajouter à la première : « si tu étais dans sa situation », ce qui soulève la question de savoir si nous sommes véritablement en mesure de nous mettre dans la peau d’autrui. Pour la seconde, on peut se demander si ce n’est pas une lubie de la raison que de croire qu’il puisse y avoir une règle dont l’application universelle serait bonne Même agir par devoir peut semble aller à l’encontre de la dignité humaine dans bon nombre de cas. Et ce même si la personne prétexte que c’est sa raison pratique qui le lui a dicté, étant donné que ce comportement respectait les deux postulats de l’universalité et de la réciprocité. Par exemple, si je suis forcé de tuer tous les enfants étant porteurs d’un nouveau virus qui se répandra dans l’ensemble de l’humanité s’ils se reproduisent un jour, parce qu’ayant été transmis il pourra ensuite se retransmettre, on peut penser que la raison nous enjoint de les tuer. Mais ce n’est pas ce que notre cœur nous dit. Faut-il, du point de vue de l’agir moral, écouter son cœur ou sa raison ? Comme disait Pascal, « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Ce dicton est aussi important en esthétique qu’en éthique, car il renvoie à la distinction entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, qui est elle aussi de Pascal. Dans ses Pensées, celui-ci semble parfois être torturé par l’idée du vide (« Le silence de ces espaces infinis m’effraie »). Il peut être tenté par le mysticisme, voire par une foi fervente. Alors il est un philosophe de la morale tragique, selon Lucien Goldman, dans Le Dieu caché. Dans la section centrale du chapitre consacré à Pascal, le sociologue marxiste du roman écrit : « [I]l n’y a qu’une seule perspective, celle de la tragédie, qui affirme l’autonomie et le primat authentique de la morale et qu’il n’y a donc qu’une seule morale vraiment fondée et justifiée en tant que telle : la morale tragique[4]. » Cela est bien entendu l’interprétation par Goldman de ce que serait l’attitude de Pascal vis à vis de l’idéal moral qu’il conviendrait de chercher. Ce qui tend à montrer qu’il ne faut pas conclure trop rapidement de l’aphorisme bien connu des dites Pensées : « L’homme n’est ni ange ni bête et qui veut faire l’ange fait la bête », que Pascal adhérerait à l’interprétation de la définition de la vertu par Aristote qui en ferait une « médiété » (un «juste milieu»). Son pari en faveur de l’existence de Dieu, bien qu’il le conduise vers un retrait du monde (paradoxalement à Paris), tend plutôt à signaler qu’il avait une conception de la vertu qui se rapprochait davantage de l’excellence (arétè). Ce qui ne veut pas dire que la tension tragique qui se dégage de ses Pensées ne provient pas d’une recherche continuelle d’un équilibre fragile, comme le ferait un funambule tentant de se tenir sur le fil de la conscience critique.

On pourrait répliquer qu’encore une fois ce n’est pas tant le fait que les conditions extérieurs sont remplies qui explique que le funambule se tient en équilibre sur le fil, mais le fait qu’il a déjà trouvé son centre et qu’il s’y tient absolument. Mais cela serait une absolutisation, car ce qui est important est qu’il est animé par un mouvement qui l’emporte sur celui de la chute.

Bon, je dois m’en tenir là pour aujourd’hui.

Dans le prochain billet de cette série sur la définition de l’esthétique, nous entrerons enfin dans le vif du sujet…

En attendant, je vous conseille vivement de lire ce livre co-écrit par Isabelle : Pointe Saint-Charles. Un quartier, des femmes, une histoire communautaire.


[1] Il est étrange que pour «être oubliant » on ne mette pas de ‛s’ pas plus que pour toutes les autres modalités de notre vie intérieure, qui renvoie justement au caractère fluant de l’existence, alors que pour l’activité peut-être la plus fuyante d’entre toutes, mais dont on s’émerveille par préjugé du caractère plus stable, on admette le ‛s’ comme si chacun était enfermé dans sa propre pensée bien délimitée alors que l’oubli revêtait un caractère impersonnel confondant nos corps.

[2] Initialement parus, tous les deux mais séparément, en 1764…. alors que la Critique de la faculté de juger paraît en 1790.

[3] Emmanuel Kant, Observations sur les sentiments du beau et du sublime, GF-Flammarion, précédé de Essai sur les maladies de la tête, 1990, p.79.

[4] Goldman, Lucien, Le Dieu caché. Étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine, Paris, Gallimard, 1959, p. 295.

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Les avis sont partagés et la vie aussi

Février tire presque à sa fin. On est encore sous le choc de l’élection de Donald Trump.

J’ai pensé que ça ferait du bien d’effectuer une petite incursion sur la Côte Ouest, chez nos voisins du Sud, histoire de confronter notre angoisse, à la faveur d’un colloque sur Rousseau, où nous transporte Benoit Melançon, alias L’Oreille tendue, professeur de littérature. L’intérêt de ce billet réside entre autres dans le caractère ironique de certaines situations, dont l’ambiguïté n’a d’égal que l’aspect frappant de certaines coïncidences. Rousseau et le douanier décontenancé. L’espoir que la pluie nous lave de nos (dés)illusions ?

Et l’évidence que tous les avions mènent à Trudeau… Quels que soient les avis (partagés ou non*) que les livres qu’ils portent à leur bord véhiculent… Et en même temps il y a le contraste entre la drôlerie des réactions et des situations, et la tristesse du sentiment (qui en vient à habiter le silence) de l’absence d’une voix forte de la culture de l’autre «solitude».

Le tout lié par l’écriture lumineuse, malgré les nuages, de cette plume voyageuse  («elle», ci-dessous, c’est évidemment, L’Oreille).

«Il n’est plus.»

Salutations M. McLean et mes condoléances aux communautés de l’humour et de la radio (très larges confréries) !

Homélio Magnolia

* C’est toujours une question difficile que celle du jugement de goût – Rousseau en savait quelque chose, tout comme Diderot, Hume … et d’autres !

Le douanier états-unien: «A conference? About what?» L’Oreille tendue: «Eighteenth-century French literature.» Lui: «No kidding!?» Elle, intérieurement: «No kidding.» Apprendre à Santa Barbara la mort de l’homme de radio Stuart McLean. Tristesse. Le silence n’est plus ce qu’il était. Il n’est plus. Un hôtel qui fait jouer du Ella Fitzgerald au petit déjeuner ne peut pas…

via Notes californiennes — L’Oreille tendue

Les lignes qu’on n’a pas écrites…

Ceci sera un long tweet en retard…

Pourtant, celles et ceux à qui il s’adresse – le plus directement – bénéficiaient d’une heure de plus aujourd’hui étant donné que l’heure recule pour euxelles au fur et à mesure qu’ils progressent, vers l’Ouest.

Mais à cette heure-ci ils sont sans doute couchés, ayant à se lever tôt pour affronter une autre longue journée de route à travers le Manitoba (principalement, je crois) demain.

Il s’agit de Marcello Vitali-Rosati, mon directeur de recherche, Julie Tremblay-Devirieux, étudiante au doctorat, Erwan Geffroy, H. et A., les amours de Marcello, …

Pour comprendre un peu recherchez sur Twitter #transcan16 entre le 25 mai et le 27 mai 2016 (ou ici)

Mise en contexte autochtone : C’est vital

Alors que j’allais finalement taper la citation de Vers l’Ouest de Kerouac que je jugeais bon d’introduire pour illustrer ce que celui-ci avait pu ressentir au cœur de son périple de trois ans à travers les États-Unis et le Mexique, ma douce est rentrée d’un souper avec des artistes autochtones, dont Kathia Rock et Moe Clark (elle-même originaire de la Rivière Rouge, de la nation Métis à laquelle appartenait Louis Riel), car celles-ci étaient présentes, avec Joséphine Bacon (poétesse innue) et Véronique Audet (chercheuse en musique autochtone actuelle) pour la présentation des résultats d’un rapport intitulé C’est vital, portraits dynamiques de la production culturelle autochtone au milieu urbain au Québec. Anaïs () travaille à la Guilde canadienne des métiers d’art maintenant, après un engagement de 4 ans dans l’OBNL Artial : art et social qu’on avait créé en 2010, et qui était destiné justement à sensibiliser le public québécois à la vitalité (et donc au dynamisme) de la création autochtone au Québec et au Canada actuellement. On a fermé Artial en 2014, pour plusieurs raisons dont la naissance de notre fils, qui aura quatre ans dans un mois. Elle est crevée ces temps-ci, et en même temps ça va mieux que jamais, mais elle a besoin de repos après une soirée bien arrosée, alors elle est allée se coucher tout droit après m’avoir dit deux ou trois mots de la façon dont s’est déroulé l’évènement (une sorte de lancement pour cet important document, qui peut être téléchargé ici sur le site de desti-nations.ca) et que je lui aie déballé les grandes lignes du déroulement de notre soirée à l’inauguration du Skate-parc à Verdun avec F(iston) (ce seront là une part des lignes qui n’auront pas été écrites) et de sa journée au CPE géré par des Autochtones dans le même arrondissement de Montréal. Alors que j’allais compléter l’entrée de la citation de Kerouac que j’avais choisie pour faire écho au fait qu’ils se trouvaient à mi-chemin du trajet qui les conduira vers un colloque de Digital Humanities (Humanités numériques), le grand RV de la Société canadienne qui s’y consacre (CSDH/SCHN) pour 2016, où ils feront état de l’avancée de divers projets et de la signification de celui-là même qu’ils mènent en ce moment (Épuisement de la transcanadienne #transcan16)…

Voir le billet du blog de Marcello pour lire ses réflexions quotidiennes en lien avec ce qu’ils ont vécu http://blog.sens-public.org/marcellovitalirosati/

Interruption inopinée

C’est complexe tout ça. Je vais même m’interrompre un instant pour brancher le ventilateur car il a fait 29° à l’ombre aujourd’hui, alors mon iMac sue…

Sheer (chire) sua (sur la) sonance du beat d’l’alangue à Jack K…

C’est pénible de devoir suivre le fil d’une pensée alors que tout concourt à vous rejeter sur le bord du chemin (la chaleur, la fatigue, le fait de devoir prioriser la rédaction du mémoire sans manquer la moindre opportunité de vivre à plein le moment présent). «Sur le chemin» c’est d’même qu’Jack aurait coualé son Road Movie picturesque s’il avait pu aller au bout de son thrill d’écrire dans la langue de ses ancêt’ … Passk’il l’avait entamé dans c’teu langue-là, avec c’teu tit’ là « Sueu ch’min »… Créyiez moi crayez-moé pô… C’est pas moi qui l’invent’ c’tout un saga qui fait râler l’journalis qui a exhumé ces entreprenures de notre cousin d’Nue Ingland. Un dawmned canuck com nuz-aut’ icite au Québec … Mais il était trop pressé de pas se faire dammné l’pion par un aut’ rookie d’l’écriture à tout’allure qui allait ui voler son blend de la TNT dans le texte. Un que je me rappelle pas le nom, mais qui l’a pris de vitess. On the road fut écrit en 1951 et n’a paru qu’en 1957, fort remanié.

Reprise vers l’expulsion de la citation de Sur la route prétexte à ce billet

Fèk, j’reprends ma citation de Kerouac, pis l’une des raisons qui font que j’ai eu besoin d’extendre mon tweet un brin… c’é qu’y aurait pas été clair si j’l’avais prise dans les citations les plus populaires sur Babelio ou si c’était un mix de mon intuition de lecteur invétéré de briques philosophiques et littéraires pis de mon bol de cocu (c’t’une expression, jumpez pas aux conclusions) qui avait fait l’boulot de la dégotter celle-là…

Or c’est pas le cas (option 1), c’est vraiment le pif de mon doigt aidé de la jugeotte de mon oeil qui est allé repérer à vue d’nez yétait où l’milieu (approx) de L’original roll (traduit par Josée Kamoun) avait pu se trouver en faisant le pari qu’il recèlerait la « quintessence » quelque expression éblouissante de l’impression d’être perdu au milieu du chemin, afin que je puisse la sharer sur Twitter pour mes potes de #transcan16. Pis j’suis tombé sur la p. 342 de l’édition Galllimard de Sur la route (coll. « Du monde entier », 2010), et ça se trouve donc (vue l’imposante préface d’Howard Cunnell), à la 220e page de texte sur 385 de ce qui ne l’oublions pas constituait un rouleau fait de feuilles tapées (je veux dire reliées par du scotch tape) et tapuscrites, à l’allure de la mitraillette, comme faisait Steinbeck (et Neil quand il a su écrire  Dean retrouve son vrai nom dans le rouleau original…). Bref, la voulez-vous la sentence : bellavla :

Ma garce de vie s’est mise à danser devant mes yeux, et j’ai compris que quoi qu’on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie.

Jack Kerouac, Sur la route. Le rouleau original, p. 342.

Si je l’ai reproduite ici c’est d’une part qu’il est trop tard pour que mes compagnons du TheoLiNum (Laboratoire de recherche sur les Théories de la littérature numérique) et autres qui suivent leurs pérégrinations scripturales et cybernétiques puissent la lire live… je prie pour qu’ils dorment à poings fermés… partiellement parce qu’elle n’entre pas dans 140 caractères, et puis, comme je viens de tenter de vous le communiquer dans une langue s’inspirant irrévérencieusement du franc-parler de notre fou-brack préféré, j’aurais pas voulu que vous croyiez que j’avais simplement repêché la citation figurant au haut de la liste de Babelio pour cet ouvrage phare des écritures de la route… sans l’avoir lu. Non, je l’ai lu, mais là j’ai juste évalué instinctivement où se trouvait le moment de révélation niché au cœur du roman où le récit se construit et j’ai mis le doigt sur cette phrase là, directement.

Pour quessé fére

Quel rapport avec le projet d’épuisement de la transcanadienne ?

Eh bé !… D’emblée je pense que c’est un projet un peu fou. Ensuite après une première journée où ils ont rallié Kapuskasing («là où la rivière courbe»… ce sera une ligne seulement évoquée), les membres de l’équipe d’explorateurs (appelons-les les épuiseurs) arrivent en pleine forêt d’épinettes, alors c’est là que l’impression d’errer peut susciter des remises en question. Pourquoi nous être mis dans cette situation ? Aussi, j’ai voulu leur renvoyer un reflet de ce que ce sentiment d’être perdu (ou à tout le moins désorienté : voir les tweets #onsaitplusouonest) pouvait provoquer comme affirmation d’une liberté. couv_CVital-rapport-cultautochtone_20160527-Desti-Nations

Image de ligne d’horizon s’apparentant à un échantillon de musique à masteriser         Illustration en couverture du rapport C’est vital.

Troisième pertinence de cette citation : elle a beau avoir l’air pessimiste, ce qui est beau c’est justement qu’il continue, il ne se laisse pas abattre par le fait qu’il est rejeté par lesparents de son ancienne femme, et il nous communique la réflexion qui lui est venue à ce moment-là, et qui fut un passage par lequel il a poursuivi sa route.

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« Nous étions endormis et nous nous réveillons » disent les Indignés français

J’ai le plaisir de vous inviter à lire le dernier billet sur Le blogue de quelqu’une (Ève-Marie, une amie) concernant #NuitDebout. Étiez-vous au courant ? Pourquoi on n’en parle pas ici (au Québec), alors que nous avons eu Occupons Montréal ?  Pourtant, il est important que les questions soulevées par ce genre de mouvement de protestation fassent débat. Il serait donc sain que cette information circule davantage dans les médias « de masse ».

Voir les activités à venir sur le site Convergence des luttes < https://www.convergence-des-luttes.org/ > … La mobilisation se maintiendra-t-elle suffisamment longtemps pour forcer le gouvernement « socialiste » (!) à abandonner cette  « loi du Travail » qui vise à donner plus de latitude aux employeurs au détriment des travailleurs (affaiblissant ainsi les acquis des luttes syndicales passées), et qui est présentement à l’étude en commission parlementaire ?

Le blogue de quelqu'une

4894520_6_bab3_des-centaines-de-personnes-se-sont-reunies_Le mOnde 1-04-16 Totalement ignorés par les médias québécois, des indignés en France sortent depuis 3 nuits intitulées initialement « Le 31 mars, on ne rentre pas chez nous » ou sur Twitter #NuitDeboutParis. Source : Le Monde, 01-04-16. Voir ici

Des centaines de personnes se sont réunies en assemblée générale, place de la République à Paris,  hier soir vendredi 1er avril 2016, pour la deuxième soirée d’affilée, #Nuit Debout.

Dans le sillage des Indignés espagnols de Podemos, d’Occupy Wall Street (ici localement : Occupons Montréal) ou du printemps arabe, le collectif improvisé Convergence des luttes (1) a appelé sur les réseaux sociaux à une «Nuit debout. On ne rentre pas chez nous». Ils manifestent depuis 3 nuits pour contester une loi libéralisant le Code du travail français  qui veut notamment favoriser les ententes locales avec les employeurs, ce qui pourra affaiblir encore davantage les travailleurs précaires et les jeunes avec de…

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À masques découverts

L’alampe

Je réalise que j’ai omis de mentionner deux des notions qui sont ressorties de la causerie de mercredi – sujet de mon premier billet (qui greffait à la description de l’évènement quelques références et des allusions au temps qu’il faisait en cette soirée de Printemps). Il s’agit des idées de virus et d’élan

Des concepts comme des points d’appui qui nous laissent pantois

La première fut utilisée par Marcello Vitali Rosati pour qualifier l’effet du langage sur notre rapport à la réalité (car les mots auraient un effet démultiplicateur, à l’image des cellules qui composent notre corps – d’où le lien avec la pensée d’Ollivier Dyens relativement à la continuité entre inorganique et organique). La seconde (élan) fut employée, cette fois, par Ollivier Dyens (OD) pour qualifier le mouvement qui pousse les lecteurs à s’engager dans un rôle plus actif pour contribuer à la conversation qui se trame sur le web, entraînant une remise en question du statut d’autorité traditionnellement associé à la figure de l’auteur. Ce principe démocratique de structuration de la Toile (c’est ce que signifie web en anglais) n’est pas sans analogie avec la notion de stigmergie, qu’OD illustrait dans son livre (et lors de la causerie, MVR s’est chargé de nous l’expliquer) par la façon dont la toile de l’araignée se construit. D’ailleurs, OD a aussi utilisé cette notion d’élan pour exprimer la manière dont il envisageait que pouvait se faire le lien entre la discontinuité des organes composant nos corps et la spécificité des comportements témoignant de la présence d’une conscience. Même s’il a bien exprimé ne pas croire en l’existence séparée d’une âme de quelque façon que ce soit. Pour revenir à la question que j’attribue à Laurent Lavoie (voyez dans le récit de la soirée comment je l’ai rencontré suite à la causerie), elle portait sur les implications de l’adoption d’une posture nominaliste et strictement déterministe à la manière d’OD (je ne suis pas sûr qu’OD serait d’accord). Il lui faisait remarquer (en d’autres termes) que si on rejette la souveraineté de l’esprit sur le corps et que l’on refuse à l’âme le pouvoir de gouverner les passions, on devient impuissants face a l’immoralisme. Les tenants de la permission d’abuser des autres pourraient se justifier de cette philosophie physiciste pour dénoncer tout effort visant à endiguer les pratiques égoïstes, cautionnant donc dangereusement le rejet des responsabilités et du libre arbitre qui lui est associé. Si OD n’a pas cédé sur le point de la réduction de la conscience à une « propriété émergente », il s’est montré rassurant quant à sa volonté de préserver les principes de l’éthique. Et il a voulu nous démontrer son optimisme à ce niveau, exprimant que si on refusait d’envisager qu’il y a une communauté de « nature » (ou une continuité) entre les animaux et les humains et même entre la matière inerte et le vivant, on se priverait de la possibilité de penser que les beautés de l’art peuvent être attribuables à des conditions qui sont dans la nature. Pour résumer son point de vue à nouveau, il est irrationnel de croire que les réalisations supérieures comme la morale ou l’art sont le fruit de la volonté des agents. On doit apprendre à se placer d’un point de vue détaché pour examiner les rouages de l’univers. Mais on est toujours pris avec un dilemme : vers où orienter l’alampe ?

La logique ébranlée par les conséquences incohérentes de catastrophes proches et lointaines

Car si les malheurs ne sont pas rares dans ce monde et même si on refuse de croire aux miracles, il n’en demeure pas moins que des situations incroyables se produisent bel et bien, souvent lors de catastrophes, évidemment. Voici un exemple illustrant ce que je veux dire (illustrer, une autre des fonctions de l’alampe): Une femme retrouve son chien pendant une interview (Tornade d’Oklahoma) La journaliste demande à la vieille dame : « vous étiez étendue là, parmi les débris ? ». Elle répond : « oui ». La maison et tout le quartier avaient été emportés d’un coup par les tornades qui ont frappé les États-Unis (la ville de Moore, aux abords d’Oklahoma City) cette fin de semaine. Et la vieille dame fait preuve de philosophie lorsque la journaliste lui demande comment elle se sent face à cette éradication de son quartier. Elle répondit, en effet, que « C’est la vie dans la ville ». C’est une région susceptible d’être frappée par les ouragans. Elle avait donc planifié de s’enfermer dans la salle de bains si une alerte était déclenchée… Elle avait son petit chien dans les bras quand c’est arrivé. Elle sentit son banc se soulever, et elle a roulé. Elle n’a jamais perdu conscience et quand elle a ouvert les yeux, il y avait le ciel au-dessus d’elle… et la lumière. Elle a remercié Dieu d’avoir exaucé la première de ses prières. Mais son chien (objet de la seconde) avait disparu. Au moment où l’entrevue atteint ce point. Une personne de l’équipe de journalistes remarque que le chien se trouve juste là. Il n’a rien eu non plus. Est-ce la bienveillance divine qui a protégé ces deux êtres vivants face à la destruction des éléments qui n’a épargné ni béton, ni bois, ni métal ni brique ? Le bilan, en termes de victimes humaines, de la destruction de cette banlieue de la métropole de l’Oklahoma, état situé dans le Centre-Sud des États-Unis, a été revu à la baisse mercredi, et se chiffrerait à 64 personnes décédées et 4 disparus. [D’autres sources parlent plutôt de 24 morts, incluant 9 (ou 7? ou 10?) enfants]. Sur plus de 40 000 personnes résidant dans ce secteur gravement dévasté, cela fait bien peu. Même si c’est toujours trop, on s’en réjouit. Évidemment quand on pense aux plus de 1000 victimes de l’effondrement d’un seul immeuble au Bengladesh, la disproportion semble incompréhensible. Et encore là il y a avait eu un cas de « miraculée ». Reshma a survécu pendant 17 jours avec 4 biscuits et de l’eau de pluie. Ces histoires de survivants à des catastrophes nous touchent car elles rejoignent la question de l’espoir. Mais on peut les interpréter différemment, selon qu’on est croyant ou pas. Lire la suite

Printemps ! Print time ?

Spring, source, ressort

Un faisceau (une fourche ou une fourchette) de (2 ou 3) mots associés au printemps. Le mot anglais, son sens second (à moins qu’il ne soit plus originaire que le premier), sa traduction littérale (en un troisième sens).

Quelque chose comme un appel, ou le cliché qui prend une dérape.

Robert Frost (brrr !) avait sûrement fait le lien entre la saison et l’idée « qui est derrière ».

Prayer in Spring

Oh, give us pleasure in the flowers to-day;
And give us not to think so far away
As the uncertain harvest; keep us here
All simply in the springing of the year.
(…)

[Source]

Évidemment, avec le participe présent, c’est ‘surgissement’ qui s’impose comme traduction de ‘Spring‘, au lieu de ‘ressort‘.

Que puis-ajouter qui ne soit simple reprise ? Pourquoi ne pas donner une ‘twist‘ plus mécanique à cette notion romantique de source d’où tout jaillit, fontaine de la vie ?

Voyez comme les concepts crapahutent, se catapultent et se superposent.

Il y a une expression plus exacte pour cela : ils se « téléscopent ». M’en direz-vous la cause ?

***

Je suis ressorti, tout à l’heure, en bras de chemise, pour aller à une causerie à la librairie Olivieri.  Elle réunissait autour d’une même table Ollivier Dyens (@Ollivier_Dyens) et Marcello Vitali Rosati (MVR Marviro @Monterosato). La rencontre s’intitulait : « Repenser l’humain au 21è s.« .
J’avais presque froid (j’avais roulé mes manches).
Regretterais-je de ne pas m’être amené une « petite laine » ?

Aurai-je le temps de formuler ce que j’ai retenu des présentations et des questions du public ? En tous cas, je vous informerai quand le contenu des échanges sera rendu disponible.

J’y ai rencontré une dame qui avait été au colloque en journée à McGill sur un thème similaire. Je n’ai pas eu l’occasion de prendre ses coordonnées. Elle termine une thèse à l’UQÀM sur la représentation des enjeux politiques qui façonnent la société actuelle dans une perspective sémiologique. Se reconnaîtra-t-elle ? Me lira-t-elle ? La retrouverai-je ?
La semaine prochaine (27-29 mai), on se retrouvera probablement à l’UQÀM pour explorer Les frontières de l’humain et le post-humain. Mais là je parle de toute la « compagnie ». Les « joyeux lurons » que nous étions. Car c’était « sympa », il n’y a pas à en douter.
Michael E. Sinatra (@mesinatra) faisait l’animation. Marviro encensa le travail de Dyens dans Enfanter l’inhumain. Le refus du vivant.

Sous-titre : Le refus du vivant Montréal, Éditions Triptyque, 2012.
Sous-titre : Le refus du vivant
Montréal, Éditions Triptyque, 2012.

Celui-ci aurait (selon MVR – je ne l’ai pas lu) pris, très humainement, la question de la soit-disant « spécificité de l’homme » à bras-le-corps, pour nous permettre une réflexion contemporaine sur la question du sens (ou du non-sens) de nos préjugés.

Il s’agit d’une critique de l’anthropocentrisme.

C’est également un plaidoyer pour la calculabilité de cet entre deux de la cause et de l’effet (que se passe-t-il entre le moment où j’exerce une pression sur la chaise et l’instant suivant où elle est cassée ?) qui nous laisse face au sentiment de notre impuissance à tout comprendre. Parce qu’il est trop commode de considérer que si cet ‘impondérable’ est mystérieux, c’est qu’il doit y avoir de la magie qui opère et que, donc, l’existence a un sens.
Une pensée qui se refuse à tout « saut philosophique », comme dirait Camus.

Ollivier Dyens projette de poser la question de l’art après avoir soulevé celle de l’homme. Peut-être faudra-t-il qu’il repasse par celle du langage.

Paru chez Hermann, dans la collection "Cultures numériques", en 2012
Paru chez Hermann, dans la collection « Cultures numériques », en 2012

D’ailleurs les mots ne lui manquaient pas non plus pour célébrer l’oeuvre de Marviro, avec son insistance sur la limpidité de son écriture, « ce qui est plutôt rare de la part de philosophes ». Et il rajoutait que cette écriture était à la fois limpide et dense (je peux en témoigner, des deux).
La densité des échanges qui ont suivi m’interdit de m’aventurer à en relater les termes plus avant ici. On se rappelle que nous sommes à l’ère où le temps manque à tout le monde. D’ailleurs MVR félicitait Ollivier d’avoir commencé par résumer les thèses que contenait son ouvrage (on laisse généralement cette synthèse pour la conclusion).
Éric Méchoulan (professeur titulaire de littérature française à l’Université de Montréal) est venu clore la période de questions avec une tentative de remettre dos-à-dos les deux comparses qui s’entendaient trop bien à son goût. Il jouait les avocats du diable, selon son expression, « pour s’amuser ».

Comme quoi l’ambiance printanière avait gagné toute l’assistance.

À propos de camaraderie, une amie d’Ollivier, fraîchement arrivée du Brésil – où elle est professeur à l’université (de Sao Polo ?) – , avait ouvert le bal (de la période de questions) de façon fort plaisante en suppliant presque son bon compagnon de ne pas utiliser le terme « machine » pour parler des humains. Ce mot lui semble inapproprié (« peu juste ») par rapport au terme « système », vue la complexité de notre métabolisme. En effet, celui-ci s’apparenterait davantage à un écosystème qu’à une mécanique.
Les deux panélistes acquiescèrent.
Ollivier Dyens donna raison à son amie, signalant qu’il devait travailler avec un langage défaillant pour traduire la réalité qu’il tente de désigner. Il ajouta que le terme ‘machine’ avait l’avantage de signifier quelque chose.
Je pense qu’il doit faire référence à la théorie des « petites machines » que seraient nos organes, selon Leibniz, d’après le professeur de philosophie François Duchesneau. À ce propos, voir la philosophie de la biologie que l’on retrouve chez Leibniz dans Les Modèles du vivant de Descartes à Leibniz.
Vous l’aurez compris, il était difficile de détourner ces interlocuteurs de leur bonne entente évidente (… et pendant que j’écris ces lignes des éclairs viennent déchirer le ciel au dessus de Montréal, alors que le grondement du tonnerre me prévient que le coup de minuit va bientôt sonner – il fait humide et presque trop chaud)

Alors que, de retour chez moi, j'écrivais ce billet. L'orage faisait... rage en ce soir de printemps 2013.
Alors que, de retour chez moi, j’écrivais ce billet, l’orage faisait… rage en ce soir de printemps 2013.

Je fus néanmoins édifié par la perspicacité d’Éric Méchoulan (@OutisJean). Il a vraiment décliné une série de paradoxes qu’on pourrait associer aux thèses présentées par les deux intervenants (je regrette de n’avoir pu les présenter avant cet aparte).
Je vous les donne en vrac.
Si on pense que le passage de la machine au pouvoir de réfléchir fait problème, c’est qu’on estime qu’il y a une différence de nature entre les deux. Donc, ce serait poser un faux problème que de vouloir élucider cette question si on ne croit pas au départ que la conscience soit d’un autre ordre que les phénomènes physiologiques.
Par ailleurs, parler du caractère discret du temps comme dans le paradoxe de Zénon, cela vient de ce qu’on s’en fait une conception spatiale, alors que si on l’envisage comme durée, la difficulté disparaît.
De manière semblable, on peut questionner la pertinence de délibérer sur les raisons pour lesquelles les possibles sont capables (ou non) d’initier des réalités (« en puissance » au départ et qui s’actualiseraient par la suite), si on reconnaît que seul le réel existe. Selon le professeur de littérature, ceci conduirait à expliquer le pouvoir présumé des virtualités par une illusion rétrospective. C’est parce qu’on sait que le web est advenu que l’on peut penser que Borges l’avait anticipé. Mais si on ne jure que par les purs possibles, on s’entend qu’on sombre dans l’informe et que tout est indifférent.
Là je fais le lien avec un élément de l’analyse que propose Marcello dans S’Orienter dans le virtuel, qu’a résumé Ollivier Dyens. Je vous invite à lire le billet de Marviro sur Sens Public (son espace blog intitulé « Culture numérique ») à propos du livre d’OD, où il rapproche la notion de ‘stigmergie‘ – qu’il développe à partir de l’exemple de la toile d’araignée qui se construit (en lien avec le comportement de l’araignée) selon sa propre logique – de ses propres réflexion sur la manière dont le réel et le virtuel s’interpénètrent.
Les deux jeunes professeurs s’en sont bien tirés pour répondre. Mais la température a monté d’un cran. C’était de bonne guerre. Une causerie, malgré son titre mignon, c’est aussi fait pour débattre.

À propos de concepts tendance (ou en passe de le devenir – une autre forme de virtualité), j’ai vécu un épisode de ‘sérendipité‘ suite à la clôture de la période de questions qui mit fin à l’échange. Tout le monde sait que c’est dans les interstices que les mailles se tissent.
Avant de quitter (bon j’ai dépassé minuit) la librairie, j’ai abordé un homme, croyant reconnaître un ami du cégep, André Habib (professeur de cinéma à l’Université de Montréal). Je m’étais trompé. Il s’agissait de Laurent Lavoix, qui avait posé – je crois – des questions. Il se trouve qu’il est en train d’écrire un roman qu’il songe à prolonger pour le web. Il avait commencé une recherche sur les auteurs québécois qui écrivent des textes sous la forme de réseaux pouvant s’inscrire dans la logique du numérique, et du web, dès 1994 !… Cet intérêt pour la littérature numérique québécoise m’interpelle puisque c’est précisément le domaine dans lequel je prévois réaliser un mémoire de maîtrise en littérature.
(la pluie s’abat lourdement après que le tonnerre et les éclairs eurent rejoint notre secteur de Montréal)
Quand je suis ressorti vers 21h15, il faisait noir sur Côte-des-Neiges mais plus chaud que lorsque je suis arrivé (vous vous rappelez mes bras nus ?). C’est un paradoxe du printemps : les soirées peuvent être plus chaudes que les après-midi. Et d’un autre côté, c’est naturel : le temps se réchauffe. C’est dans l’ordre des choses.

Quel est le ressort de cette intrigue ? D’où la source de ce flux verbal s’écoule-t-elle ? Les prochains billets suffiront-ils à relier les gerbes de ce faisceau ? Si le jaillissement d’un tel renouveau peut se peindre avec des mots, une fluidité accrue de la forme sera-t-elle nécessaire !?

Pour l’instant, il vaut mieux laisser advenir le printemps.

La foudre fend le rectangle noir de ma fenêtre qui donne sur le centre-ville de la métropole québécoise. Elle déchire le rideau d’obscurité en tapissant le couvert nuageux d’une lumière ouattée. L’éclair n’en réunit pas moins … le ciel et la terre.
Et le tonnerre menace de fracasser mes tympans au moment où je presse ‘Publier’.